"Fr�res et S�urs, j�ai choisi le texte du proph�te Isa�e parce qu�il y
parle d� � un festin de viandes grasses, d�un festin de bons vins, de
viandes moelleuses et de vins d�pouill�s �. Fran�ois aimait la vie, la
f�te, l�ambiance, la danse, les chants, le th��tre, un bon repas, un bon
verre de vin. Dans la biblioth�que de Fran�ois j�ai trouv� tout un rayon
de livres de cuisine et des fardes o� il collectionnait des recettes
d�coup�es dans des revues. Il aimait cuisinier et presque chaque semaine
il nous pr�parait le repas communautaire du samedi. Cela commen�ait par
les achats la veille et puis il nous mijotait de bons petits plats
pendant plusieurs heures le samedi matin. Il tenait � pr�parer nos repas
festifs de No�l, de P�ques et de la Saint Ignace. C��tait chasse gard�e
et personne d�ailleurs ne se serait risqu� � le concurrencer. Pour la
fancy-fair, la f�te du coll�ge, il avait lancer le bar d�nomm� � La
Devini�re �. Il l�a dirig� pendant 25 ans. Et il fabriquait m�me son
propre vin, nomm� � Hippocras �, dont il a gard� secret la recette.
C��tait du vin blanc cuit, auquel il ajoutait entre autres ar�me de la
cannelle, mais je n�en sais pas plus. Peut-�tre trouverai-je un jour dans
le d�sordre de sa chambre le secret de fabrication.
J�ai choisi l��vangile de talents, parce que Fran�ois avait une foule de
dons qu�il a bien d�velopp�, mais dont il a surtout fait profiter les
autres, comme un bon fid�le serviteur. C��tait un homme de communication.
Il connaissait une s�rie de langues : le n�erlandais, c�est normal parce
que trois de ses grands parents �taient d�expression n�erlandaise, le
latin et le grec, puisqu�il avait fait la philologie classique et qu�il a
enseign� ces langues durant toute sa carri�re de professeur, le wallon,
oh combien cher � son c�ur, l�anglais, le grec moderne, le russe et il
avait une connaissance passive de l�allemand, de l�italien, et j�en
passe. Un de ses anciens �l�ves me disait r�cemment : � Le P�re Tellings
m�a appris deux choses : � rire et � parler en public. A rire de bon
c�ur, parce qu�il nous racontait des blagues sans arr�t et � parler car
il nous for�ait � nous exprimer par tous les moyens �. Un autre ajoutait
: � Chaque semaine, il y avait des exerces de diction et de d�clamation.
Souvent les �l�ves ne connaissaient pas le texte qu�ils devaient
m�moriser. Le P. Tellings �tait fatigu� de les enguirlander pour leur
paresse, alors un jour il est mont� sur l�estrade et il a d�clam� un
texte trois fois plus long que celui qu�on devait conna�tre et il le
d�clamait si bien qu�on n�a plus jamais oubli� la le�on.
Fran�ois aimait le th��tre, la danse, le dessin. Depuis des ann�es, il
fr�quentait l�atelier des ic�nes du Grand S�minaire tous les jeudis
matins. Il y passait des heures de patience et de pri�re, car peindre une
ic�ne est une v�ritable liturgie. Comme vous le savez tous, il c�l�brait
en rite latin, mais aussi en rite byzantin, et manifestement son c�ur
penchait davantage vers ce second rite. Il go�tait ces divines liturgies,
les pr�parait avec soin, les chantait de tout son c�ur en slavon. Trois
dimanches sur quatre il allait c�l�brer dans ce rite � Vedrin chez S�ur
Pascale et S�ur Monique, et une fois par mois � la rue Puits-en-Sock chez
les S�urs Sal�siennes. Il allait aussi r�guli�rement c�l�brer en latin au
ch�teau de Reinharstein, � Eupen et � Verviers. Il c�l�brait m�me
r�guli�rement en fran�ais chez les B�n�dictines, les Dames de
l�Instruction Chr�tienne, les Filles de la Croix et en divers autres
lieux.
Fran�ois �crivait aussi tr�s gentiment. Il trouvait des images et des
expressions souvent color�es, parfois surprenantes, toujours amusantes. Il
assurait un rubrique r�guli�re dans la revue des Anciens El�ves de
Saint-Beno�t Saint-Servais et dans la revue des J�suites. Quand ces revues
arrivaient en communaut�, on se pr�cipitait toujours d�abord sur les
articles de Fran�ois.
Je suppose que j�oublie des tas de dons, des tas de talents de Fran�ois,
mais tant pis, l�essentiel c�est qu�il partageait cela avec �norm�ment de
fr�res et de s�urs. Il animait des �quipes � Vis�, � Eupen, � la paroisse
Saint-Vincent et ailleurs. Il �tait aum�nier r�gional de l�ACI, ce qui
veut dire � Agir en Chr�tien Inform� �. Il �crivait un jour qu�il avait
r�v� de r�aliser des tas de choses � l��ge de la pension, mais que
beaucoup de celles-ci n�avaient pas pu se r�aliser, parce qu�il rendait
des tas de services � l�improviste. C�est vrai, c��tait un homme toujours
disponible. Il r�pondait � toutes les demandes et j�en ai probablement
parfois l�g�rement abus�. Mais c��tait aussi un peu � sa propre demande.
En effet, c��tait la toute premi�re chose que Fran�ois m�ait demand� il y
a trois ans lorsque je suis arriv� � Li�ge comme sup�rieur. Il me disait
: � P�re Recteur, veuillez me trouver des occupations. Je n�ai pas grand
chose � faire� � Je l�ai pris au mot et quelques mois plus tard je l�ai
amen� � Bruxelles, rue de la Pr�voyance, n� 60, dans une vieille maison,
derri�re le Palais de Justice. Au premier �tage, nous y avons rencontr�
les responsables de l�ASBL � Ages et Transmissions �. Cette ASBL propose
entre autres activit�s d��crire sa vie. Depuis lors, Fran�ois s�est
rendu tous les 15 jours � la m�me adresse pour �crire et partager sa vie
dans un petit groupe d�une douzaine de personnes. Cela le passionnait. Il
ne ratait jamais la r�union. Et je vous propose de lire deux pages de ce
r�cit �crit par Fran�ois lui-m�me autour du th�me � Se vanter un peu �.
C�est savoureux. C�est tout � fait lui. Il �crit :
� La plus grande partie de ma vie s�est d�roul�e au sein d�un ordre
religieux, celui des J�suites, dont on reconna�t g�n�ralement la haute
valeur intellectuelle. Et de fait, qu�il s�agisse de th�ologie, des
sciences, de l�histoire et d�autres disciplines, l�ordre n�a aucune peine
� aligner des sp�cialistes de haut niveau.
� Lorsqu�� mon tour, je vins frapper � leur porte et solliciter mon
admission, bon nombre, au vu de mes r�sultats scolaires, envisag�rent pour
moi une f�conde carri�re de sp�cialiste. Sp�cialiste en quoi ? Les avis
divergeaient, mais la chose semblait certaine. Eh bien justement, je ne me
suis jamais senti port� vers aucune forme de sp�cialisation, m�me dans
les domaines pour lesquels j��prouvais un vif int�r�t. Un exemple entre
mille : bon latiniste, hell�niste honn�te, j�aurais pu viser une chaire
de rh�torique ou, qui sait, de Facult�. Mais de la langue de D�mosth�ne,
mon go�t s�est tr�s vite port� vers le grec moderne, idiome des plus
sympathiques, mais davantage pratiqu� par les camelots de la Plaka que par
nos doctes ma�tres de philologie. M�me chose pour la latin, qui me fit
glisser graduellement vers les dialectes auxquels il finit par donner le
jour : le fran�ais m�di�val, la langue occitane et, bien entendu, le
wallon.
� Un vif int�r�t �prouv� d�s mon plus jeune �ge pour la zoologie m�avait
permis de me d�brouiller de bonne heure � travers les ordres, les genres,
les classes et aurait pu me conduire � une licence ou un doctorat en
biologie, cette science qui �tudie la vie et qui pour �tudier une souris
ou une grenouille commence par la tuer ! J�en suis rest�, scoutisme
aidant, � la bonne vieille histoire naturelle et encore aujourd�hui - je
me vante enfin ! - de ne jamais d�signer un arbre que par son pr�nom et
de reconna�tre facilement � distance une pi�ce de froment, d�avoine ou
d��peautre. Bref, comme vous le constatez, pas mal de connaissances, mais
qui n��patent personne. D�j� j�entends votre conclusion : un touche � tout
et un propre � rien ! Libre � vous de le penser, mais ne m�obligez pas �
vous suivre. Mes connaissances multiples ne m�ont amen� � aucun dipl�me,
encore moins � la moindre c�l�brit�, mais ont richement contribu� � ma
satisfaction personnelle. Et pour vous d�tromper, si d�aventure vous me
soup�onniez d�entretenir des complexes, j��voquerai sommairement un
domaine qui, sans m�avoir conduit � des r�alisations fracassantes, m�a
r�ellement rendu tr�s heureux.
� On sait peut-�tre qu�une certaine mode issue de mai 68 amena un regain
d�int�r�t pour les traditions populaires, y compris les danses de
tradition. J�avais, il est vrai, d�pass� la quarantaine, ce qui �tait un
peu tard pour d�buter. Par ailleurs, on �tait en 1970 et les modes
eccl�siastiques s��taient opportun�ment d�contract�es et je d�cidai,
durant les vacances d��t�, de m�inscrire � un stage de danses
folkloriques. Bien vite, tout en appr�ciant les r�pertoires isra�lien,
grec ou portugais, j��prouvai une pr�dilection marqu�e pour les
quadrilles anglo-saxons et pour leurs homologues wallons, qui ont, chose
peu connue, de r�elles accointances.
� Cela devint rapidement pour moi un hobby privil�gi�. Ce stage fut en
effet suivi de beaucoup d�autres. Puis, tent�s par des entreprises plus
concr�tes, nous avons, avec quelques amis, lanc� un petit groupe qui
pendant une dizaine d�ann�es produira quelques spectacles de bonne tenue.
Plus int�ressant encore, nous avons mis sur pied des soir�es de bal
traditionnel, dont la plupart connurent un grand succ�s de foule et
d�ambiance.
� Eh quoi ? objecterez-vous ! Ces amusettes auraient donc pour vous plus
de prix que votre travail d��ducateur, que votre mission d�animateur
religieux. N�exag�rons rien. Je suis modestement conscient d�avoir �t�
plut�t bon prof, pr�dicateur convenable et suffisamment d�vou� dans
toutes les formes d�apostolat. Mon engagement dans les milieux du folk a
pourtant �t� pour moi une occasion unique de d�velopper deux valeurs dont
le domaine religieux lui-m�me ne peut que profiter : j�ai nomm� l�amiti�
et la tol�rance. C�est peut-�tre la premi�re fois que je n�ai jamais
entendu parler de divergences philosophiques, politiques, ni m�me�
communautaires. Les sessions de l�Acad�mie d�Et� ont toujours �t�
fr�quent�es en toute amiti� par d�importants groupes venus de la Flandre
profonde. Quant aux r�unions des divers comit�s auxquelles je fus assez
vite invit� � prendre part, s�il y eut des empoignades hom�riques sur le
plan technique ou financier, jamais elles ne d�g�n�r�rent sur des proc�s
d�opinions, et j�ai parfois mis plusieurs ann�es avant de d�couvrir de
quel bord �taient tel ou tel interlocuteur. Cette exp�rience d�un
ensemble essentiellement pluraliste rencontrait � merveille ce que la vie
pouvait d�j� m�avoir appris et m�a fortement aid� � m�ins�rer par la
suite dans d�autres types de relations.
Je voudrais pour terminer vous lire une pri�re de Madeleine Delbr�l qui
s�intitule � La danse de la vie �. Je crois que vous y reconna�trez
facilement Fran�ois.
� Seigneur, s�il y a beaucoup de saintes gens qui n�aiment pas danser, il
y a beaucoup de saints qui ont eu besoin de danser, tant ils �taient
heureux de vivre : sainte Th�r�se avec ses castagnettes, saint Jean de la
Croix avec un Enfant J�sus dans les bras, et saint Fran�ois, devant le
pape.
� Si nous �tions contents de toi, Seigneur, nous ne pourrions pas r�sister
� ce besoin de danser qui d�ferle sur le monde, et nous arriverions �
deviner quelle danse il te pla�t de nous faire danser en �pousant les pas
de ta Providence. Car je pense que tu en as peut-�tre assez des gens qui,
toujours, parlent de te servir avec des airs de capitaines, de te
conna�tre avec des airs de professeurs, de t�atteindre avec des r�gles de
sport, de t�aimer comme on s�aime dans un vieux m�nage.
� Un jour o� tu avais un peu envie d�autre chose, tu as invent� saint
Fran�ois, et tu en as fait un jongleur. A nous de te laisser inventer pour
�tre des gens joyeux qui dansent leur vie avec toi.
� Pour �tre un bon danseur, avec toi comme ailleurs, il ne faut pas savoir
o� cela m�ne. Il faut suivre, �tre all�gre, �tre l�ger, et surtout ne pas
�tre raide. Il ne faut pas te demander d�explications sur les pas qu�il
te pla�t de faire. Il faut �tre comme un prolongement, agile et vivant,
de toi. Il ne faut pas vouloir � tout prix avancer, mais accepter de
tourner, d�aller de c�t�. Il faut savoir s�arr�ter et glisser au lieu de
marcher. Et cela ne serait que des pas imb�ciles si la musique n�en
faisait une harmonie.
� Seigneur, viens nous inviter. Nous sommes pr�ts � te danser cette course
� faire, ces comptes � terminer, le d�ner � pr�parer. Nous sommes pr�ts �
te danser la danse du travail, celle de la chaleur, plus tard celle du
froid. Si certains airs sont souvent en mineur, nous ne dirons pas qu�ils
sont tristes ; si d�autres nous essoufflent un peu, nous ne te dirons pas
qu�ils sont �poumonnants. Et si des gens nous bousculent, nous le
prendrons en riant, sachant que cela arrive toujours en dansant.
�Seigneur, fais-nous vivre notre vie, non comme un jeu d��checs o� tout
est calcul�, non comme un match o� tout est difficile, non comme un
th�or�me qui nous casse la t�te, mais comme une f�te sans fin o� ta
rencontre se renouvelle, comme un bal, comme une danse, entre les bras de
ta gr�ce, dans la musique universelle de l�amour. Seigneur, viens nous
inviter.
Fran�ois aimait la vie et il la transpirait, la rayonnait. On ne peut
donner la vie aux autres que si on est soi-m�me vivant, que si on aime
passionn�ment la vie. C�est �videmment tout le sens de l�eucharistie que
nous c�l�brons ensemble. Nous n�y recevons la Vie que parce que le Christ
est Vivant, parce qu�il est le Vivant par excellence.
Fran�ois avait aussi connu des �preuves, des deuils tr�s importants. Il
avait perdu sa maman � l��ge de 6 ans, en 1933. Puis sa tante Maria, la
s�ur de son papa, qui avait remplac� la maman au foyer. En 1972, il perd
son p�re auquel il �tait tr�s attach�. C��tait un homme tr�s bon, tr�s
paisible, exemplaire, presque maternel et qui �tait rest� toute sa vie
tr�s attach�, tr�s fid�le � son �pouse qui lui avait �t� arrach�e si t�t.
En 1992, il perd son unique s�ur Marie-Th�r�se, dont il s��tait fortement
rapproch� depuis le d�c�s de leur papa. Et en communaut�, il a vu partir
de tr�s grands amis, tels que le P�re Dussard et le P�re Nott�. Il
ressentait le vide, m�me s�il ne le laissait pas para�tre.
Heureusement avait-il de tr�s nombreux amis, dont votre pr�sence ici
aujourd�hui en est la preuve �vidente. Et si Fran�ois avait tant d�amis,
c�est parce qu�il �tait tr�s attachant. Il �tait bon, simple, direct,
blagueur, li�geois et du Laveu par surcro�t. Je ne l�ai jamais entendu
juger quelqu�un ou dire du mal d�une personne. Il savait relever l�aspect
comique d�une situation, mais il �tait profond�ment compr�hensif,
tol�rant, tout simplement humain.
Puissions-nous peut-�tre en prendre de la graine et demandons-lui
d�interc�der pour nous. Amen."